Cette communication revient sur l'expérience en cours d'un projet international Erasmus+ qui se penche sur quelques histoires invisibles, oubliées ou cachées qui ont façonné l'identité multiculturelle de l'Europe (cf. https://www.letheproject.eu). Elle se situe au croisement des axes 1 et 2, et présente l'élaboration d'un dispositif didactique et de ressources destinées aux élèves pour promouvoir une plus grande diversité des acteurs et actrices de l'histoire.
Le projet LETHE a été développé par des chercheur·ses de 11 institutions dans 8 pays (Portugal, Espagne, Allemagne, Suisse – HEP Zurich et Université de Genève –, Suède, Italie, Irlande, Grèce) (Arias et al. 2025). Dans la mythologie grecque, le Léthé est un fleuve des Enfers, également connu sous le nom de « fleuve de l'oubli », car celles et ceux qui y boivent oublient leur passé. Un processus d'oubli s'observe aussi dans l'enseignement de l'histoire ; il concerne notamment les femmes, les communautés LGBTQI+, les enfants, les personnes en situation de handicap, les migrant·es, les autochtones et les minorités ethniques : les élèves européen·nes ont ainsi une image incomplète du passé (UNESCO 2020).
La mise au jour des invisibles est à la fois le fil conducteur et le point central de la démarche d'apprentissage. Sur le site de LETHE, les élèves peuvent explorer l'histoire par le biais d'enquêtes (van Boxtel et al. 2021), sous plusieurs angles et à partir d'une diversité de sources documentaires. Le matériel pédagogique est donc constitué d'objets et de sources. Une question initiale dévoile la problématique, mais aucun élément contextuel n'est explicitement présenté. Les élèves formulent donc une première hypothèse. Celle-ci est ensuite développée, rejetée ou réécrite après consultation d'un ensemble de sources. Dans cette démarche, les élèves obtiennent progressivement des informations et des sources supplémentaires qui leur permettent de formuler leur récit.
Dévoiler ces histoires occultées permet de transmettre aux élèves de nouvelles connaissances et une compréhension interculturelle du passé, ainsi qu'un aperçu de la diversité de la société européenne (Nordgren & Johansson 2015). L'enjeu du projet LETHE est aussi d'aider les enseignant·es à intégrer les notions de permanence et de changement, ainsi que de multiculturalisme et de multiperspectivité dans leurs cours d'histoire, ceci à l'aide de sources. En effet, le matériel pédagogique s'articule autour des thèmes suivants :
- la construction des normes et des valeurs relatives au corps, à la sexualité et au genre
- les interactions entre les êtres humains et la nature
- les êtres humains en déplacement
- le rapport aux frontières
- l'enfance.
Dans cette communication, une brève introduction théorique présentera une approche didactique axée sur l'apprentissage par la démarche d'enquête, fondée sur une diversité de sources et la multiperspectivité (Bergmann 2004). Ensuite, deux cas d'histoires invisibles situés en Suisse seront brièvement décrits en lien avec le dispositif didactique de LETHE :
1) La trajectoire de Constantia Wyrsch : ce cas traite du parcours migratoire transnational de Constantia Wyrsch, née en 1828 à Bornéo, fille d'un mercenaire suisse et d'une femme de ménage et concubine (njai) locale. À l'âge de cinq ans, elle immigre en Suisse avec son père et son frère. Après une enfance heureuse et un mariage difficile à Buochs (Nidwald), elle part en 1872 avec trois de ses huit enfants pour les États-Unis, où elle meurt en 1898. Cette biographie reflète l'histoire migratoire complexe du XIXe siècle et témoigne de la diversité transculturelle de la société suisse. Il est intéressant de noter que le père dissimule les origines indonésiennes de la mère afin de protéger ses enfants. Constantia vit dans l'ombre de son frère, qui est le premier conseiller national racisé à être élu (Schär 2021; 2022). Celui-ci est bien situé socialement et fait carrière dans la politique, tandis que sa sœur Constantia cherche à migrer (à nouveau). Son histoire, jusqu'alors cachée, a été reconstituée et rendue visible.
2) Enfermement et liberté. Prisonniers à Genève au XIXe siècle : ce cas se penche sur l'univers de la prison à Genève au XIXe siècle. Nourrie par de riches sources iconographiques, cette séquence didactique vise à faire réfléchir les élèves à l'exclusion de certaines catégories sociales du récit historique, celles qui ont vécu l'enfermement. Pour cela, elle présente d'abord le système de la prison, elle étudie la fonction et l'histoire de cette institution. Au travers de lettres et messages clandestins écrits par des détenus, elle raconte l'univers pénitentiaire au plus près de leur expérience et de leur vécu. La séquence situe ces sources dans le contexte de l'isolement et du silence imposés par les règlements, afin de montrer l'agentivité des prisonniers. La question de la liberté et de sa privation traverse l'ensemble de la démarche jusqu'à l'évasion. Ainsi, l'objectif est de faire entendre des voix qui restent habituellement silencieuses, de faire sortir de l'ombre des personnes invisibilisées (Dotti 2025).
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