Regard critique sur les tensions entre neutralité enseignante et QSV en éducation à la durabilité : une étude empirique
Nadia Lausselet  1@  , Marianne Milano  2, *@  
1 : LirED, HEP Vaud
2 : LirED, HEP Vaud
* : Auteur correspondant

Concrétiser une éducation à la durabilité (ED) implique de réorienter les contenus enseignés de manière à les lier à des enjeux de durabilité d'une part (dimension épistémologique) et d'acquérir une expertise au niveau des pédagogies actives et transformatrices d'autre part (dimensions pédagogique et didactique), afin de permettre aux élèves d'exercer les compétences qui les rendront capables de participer de manière raisonnée à l'évolution sociétale tendant vers la durabilité (UNESCO, 2017 ; Lausselet, 2022). Cette concrétisation pose des défis didactiques et questionne la posture enseignante, notamment au niveau de sa relation avec l'idéal de neutralité, considéré comme un principe déontologique central (Chauvigné et al., 2022 ; Durisch & Rouiller, 2023). L'ED privilégie en effet une réflexion critique, un travail autour des valeurs, et l'exercice de l'agir citoyen, le tout en abordant des thématiques relevant des questions socialement vives (QSV - Legardez & Simonneaux, 2006). Elle peut donc placer les enseignant·e·s dans une position délicate, en raison notamment des contradictions ressenties entre le caractère considéré normatif de l'ED, c'est-à-dire s'éloignant du purement factuel pour intégrer une réflexion sur les valeurs régissant nos sociétés, et certaines compréhensions de l'idéal de neutralité. Il existe ainsi un débat sur le rôle et la posture que devraient adopter les enseignant·e·s à ce sujet et sur la pertinence ou la possibilité même d'atteindre une quelconque forme de neutralité (Kelly, 1986). Notre expérience, tant avec les enseignant.e.s qu'au sein de nos institutions, laisse penser que ces différents éléments ont pour conséquence de freiner l'intégration de l'ED dans les pratiques.

 

Partant de ce constat, un projet de recherche-développement a été initié en collaboration avec deux autres hautes écoles de suisse romandes pour clarifier les différentes compréhensions et les différents enjeux liés à cet idéal de neutralité en contexte de formation des enseignant.e.s, en relation avec l'ED. Il cherche d'une part à dégager des clés d'analyse pour mieux appréhender ces enjeux, et proposer sur cette base des propositions concrètes ; d'autre part, à mettre en place des dispositifs soutenant l'implémentation de ces propositions ; le tout cherchant à diminuer les résistances, améliorer des pratiques d'enseignement et faciliter l'intégration d'une ED dans les enseignements dans le respect du principe de neutralité enseignante.

Cette communication fait écho à la proposition de symposium sur les champs de tension entre l'idéal de neutralité et les approches critiques dans le cadre de ce colloque. Elle vise plus particulièrement à présenter les premiers résultats qui découlent d'un questionnaire envoyé à l'ensemble des formateur.rice.s et des étudiante.s de la Haute Ecole Pédagogique Vaud début 2026. Ce dernier se décompose en trois parties : (i) la conception du rôle professionnel des formateurs/trice (avec l'identification d'une posture plus ou moins engagée par exemple), (ii) les conceptions, le positionnement et les pratiques déclarées en termes de neutralité, et (iii) les éventuels liens perçus entre neutralité et formation à l'ED. Ces premiers résultats devraient d'abord permettre d'explorer si les représentations de la neutralité influencent les pratiques d'enseignement, la façon dont les enseignant.e.s abordent des sujets controversés ou politiquement sensibles et la façon dont les enseignant.e.s se représentent et mettent en œuvre l'ED. Le croisement des données devrait aussi offrir un regard critique sur les pratiques déclarées et par conséquent mettre en évidence les leviers ou les tensions caractéristiques entre neutralité et formation à l'ED ou bien encore les relations entre injonctions institutionnelles et marges de manœuvre des formateur.rice.s pour former à l'ED. Plus largement, cette première étape du projet devrait nourrir la réflexion sur le rôle et la posture enseignante face aux enjeux de la transition sociétale en contexte d'Anthropocène.

 

Bibliographie

Durisch Gauthier, N. et Rouiller, S. (2023). Enseigner dans un contexte de neutralité en Suisse : entre ouverture à l'altérité et approches normatives. Dans F. Lautheaume et S. Urbanski (Eds), Laïcité, discriminations, racisme. Les professionnels de l'éducation à l'épreuve (pp. 195-214), PUL.

Chauvigné, C., Fabre, M., & Monjo, R. (2022). La neutralité à l'école: Entre repères, apprentissages et postures. Éducation et socialisation. Les Cahiers du CERFEE, (64).

Kelly, T.E. (1986). Discussing controversial issues: four perspectives on the teacher's role, Theory & Research in Social Education, 14:2, 113-138

Lausselet, N. (2022). Eduquer à la durabilitée : de quoi parle-t-on ? In C.Audrin & N.Lausselet, La durabilité, une question d'éducation ? Educateur /22, 4-6

Legardez. A. & Simonneaux, L. (2006). L'école à l'épreuve de l'actualité. Enseigner les questions vives, ESF éditions.

UNESCO (2017). L'éducation en vue des objectifs de développement durable. Objectifs d'apprentissage : https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000247507

 

 



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