Penser la pensée critique : comment un module transversal permet-il de dépasser les frontières disciplinaires ?
Gaël Pirard  1@  , Sophie Garcia * @
1 : Université de Liège  (ULG)  -  Site web
Place du 20 Août 7, 4000 Liège, Belgique -  Belgique
* : Auteur correspondant

En Belgique, la pensée critique est régulièrement invoquée dans les débats éducatifs, mais elle demeure rarement définie et n'est que peu enseignée de manière transversale. Les référentiels du Pacte pour un Enseignement d'excellence de la Fédération Wallonie-Bruxelles[1], à l'instar des orientations communiquées par le Ministère de l'Éducation nationale en France, invitent les enseignants à travailler la pensée critique de manière ponctuelle et principalement disciplinaire. En conséquence, le développement des compétences critiques reste fragmenté et dépend de l'initiative individuelle, ce qui peut produire des effets contraires à ceux escomptés.

Parallèlement, les formations initiales des enseignants évoluent lentement sur ce sujet[2], laissant place à des initiatives privées qui risquent de détourner l'esprit critique de ses finalités émancipatrices en monétisant l'accès à ce savoir[3]. Si plusieurs universités et académies proposent des cours (Caroti, 2022), dans le secondaire, en revanche, l'intégration reste largement diffuse.

Les recherches montrent que les élèves rencontrent des difficultés à transférer les compétences critiques acquises dans un cadre disciplinaire vers leurs pratiques quotidiennes (Macedo-Rouet, 2022 ; Ethier et al., 2018). Cette limite met en évidence un enjeu épistémologique central : il manque une méthodologie et un vocabulaire communs de la critique, indépendants des spécificités disciplinaires.

Si l'on admet que l'école doit contribuer à une plus grande justice sociale, il apparait pertinent d'envisager une évolution de l'institution scolaire afin de limiter la reproduction des inégalités en favorisant un savoir critique et émancipateur (De Cock et Pereira, 2019 ; Buttier et al., 2023). Cette évolution pourrait passer par l'intégration systématique d'une formation transdisciplinaire à la pensée critique, à la fois dans la formation initiale des enseignants et dans les apprentissages proposés aux élèves du secondaire. Celle-ci devrait permettre d'éduquer au raisonnement scientifique tout en dispensant des outils concrets et adaptés aux enjeux du numérique.

Question de recherche

Penser la pensée critique : comment un module transversal permet-il de dépasser les frontières disciplinaires ?

Si certains font remonter la réflexion sur le raisonnement rationnel à l'Antiquité, c'est à partir du XXᵉ siècle que la formation à la pensée critique est devenue une préoccupation éducative centrale (Pasquinelli et al., 2020). Les auteurs, qu'ils parlent de scepticisme, de zététique, de doute raisonnable ou méthodique, de raisonnement scientifique, d'art du doute, d'esprit critique, ou encore d'évaluation de l'information, produisent des contenus pouvant être mobilisés dans le cadre de notre réflexion. Depuis les années 2000, les acteurs de l'éducation aux médias et à l'information se sont joints au travail, également enrichi de l'avancée des connaissances en sciences cognitives (Moukheiber, 2019). Aujourd'hui, en Belgique, Marc Romainville[4] appelle à une « école du doute », qui met l'accent sur la métacognition et s'inscrit dans la continuité de la démarche zététique, telle qu'actualisée par Henri Broch². Cette approche fournit aux élèves une véritable « boussole méthodologique » (Broch & Monvoisin, 2023) pour explorer le monde et développer créativité et agentivité (Buttier et al., 2023).

Cette dynamique historique souligne un défi majeur : bien qu'il existe un consensus sur la nécessité d'éduquer les élèves à l'esprit critique, il n'existe pas de consensus sur la manière de le faire. Cette difficulté découle en grande partie du caractère polysémique du terme. Nous distinguons ici l'« esprit critique », comme disposition ou attitude générale souvent inconsciente, de la « pensée critique », entendue comme processus réfléchi, structuré et enseignable (Boisvert, 1999).

Nous envisageons de nous appuyer sur les résultats de la recherche internationale (Doussot et al., 2025 ; Gomes, 2023 ; Ethier et al., 2018 ; Wineburg, 2019) et les ressources pédagogiques existantes pour concevoir un module explicite d'introduction à la pensée critique pour l'enseignement secondaire. Ce module mettrait en lumière un cadre épistémologique articulé autour de la compréhension des biais cognitifs et des principes épistémologiques partagés, applicable aussi bien aux sciences exactes qu'aux sciences humaines, et offrant aux élèves des outils transférables pour analyser et évaluer l'information de manière critique. Chaque discipline viendrait ensuite enrichir ce socle par ses outils propres, en histoire, par exemple, par l'apprentissage de savoir-faire propres à la pensée historienne (corroboration, contextualisation, critique des sources (Wineburg, 2018), inter-subjectivité (Doussot et Fink, 2018)) mobilisés dans une démarche d'enquête (Fink et al., 2025 ; Jadoulle, 2025).

En dépassant les frontières disciplinaires, nous posons l'hypothèse que la répétition et l'automatisation de savoir-faire critiques transversaux favoriseraient leur transférabilité dans les pratiques quotidiennes des élèves.

Il s'agit de mettre en place un module transdisciplinaire d'initiation à la pensée critique, intégré aux disciplines de l'enseignement secondaire mais conçu comme un enseignement à part entière.

  • Phase initiale : Explicitation des dimensions épistémologiques, méthodologiques et éthiques de la pensée critique, via plusieurs heures d'activités théoriques et pratiques en co-enseignement interdisciplinaire. Les élèves et enseignants disposent ainsi d'un vocabulaire et d'outils communs.
  • Application disciplinaire : Chaque enseignant mobilise ces outils dans sa discipline, à partir d'une thématique partagée (ex. : la vaccination), pour montrer les liens épistémologiques.
  • Consolidation : Les références communes sont réinvesties tout au long de l'année pour renforcer les savoir-faire critiques et affiner les spécificités épistémologiques de chaque discipline.

Cette communication aura pour objet la présentation de ce module ainsi que les réflexions qui en découleront.

[1] https://www.wbe.be/ressources/ressources-pedagogiques/programmes-et-referentiels/

[2] Caroti met pourtant en évidence « un lien statistique entre le fait d'avoir suivi des formations d'éducation à l'esprit critique et la mise en œuvre sur le terrain de séquences pédagogiques consacrées à l'esprit critique », p. 231.

[3] Par exemple, Cogito propose un parcours d'initiaiton à 38€. Cogito, Ici on entraine son esprit critique, https://www.cogito.fr/

[4] Professeur émérite à l'Université de Namur en Belgique.



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