Interdisciplinarité et ancrage dans un lieu : pour une didactique créative et citoyenne dans la formation des enseignant·es. Le projet « Bagnoles altitudes » au Musée de Bagnes.
Marie-France Hendrikx  1, 2@  
1 : Lab Créativité Innovation Transformation Education
2 : Haute Ecole Pédagogique du Valais [Saint-Maurice]

Face aux défis globaux sans précédent – environnementaux, démocratiques et socio-économiques – il est essentiel de former des forces de résistance aux effondrements et de penser une éducation qui permette de préparer un autre avenir (Hetier, 2024). La formation des enseignant·es doit évoluer pour leur fournir les outils nécessaires pour s'engager dans des apprentissages interdisciplinaires, critiques et ancrés dans les enjeux contemporains. Dans cette perspective, et en mobilisant une méthodologie de recherche action, nous cherchons à développer des dispositifs innovants de formation. Ainsi, cette proposition présente le projet « Bagnoles altitudes », mené durant l'année académique 2024-2025, à la HEP-VS dans le cadre des didactiques de l'histoire et de la géographie, pour les futur.e.s enseignant.e.s du secondaire 1, en partenariat avec le Musée de Bagnes. Il s'agit d'un dispositif de formation combinant interdisciplinarité, créativité didactique et éducation ancrée dans un lieu, pour tenter de répondre à ces défis. Ce projet avait pour objectif affiché de développer la créativité didactique (Terzidis 2025) des futur·es enseignant·es de SHS, en ancrant leurs apprentissages dans le contexte des Alpes valaisannes. Réunissant deux enseignant.e.s en didactique des SHS, une anthropologue – directrice du Musée et une médiatrice culturelle, il a interrogé les thématiques de la voiture et de la mobilité, dans une logique de multiperspectivité : historique, géographique, éthique, citoyenne et environnementale. En associant médiation culturelle et pédagogie ancrée dans un lieu (Yemini et al. 2023), il a exploré l'apprentissage contextualisé pour favoriser l'agentivité (Bandura 2019), l'émancipation (Bachand 2021) et le développement professionnel, tout en promouvant une approche créative et critique de la didactique des SHS (Terzidis, 2023). Cela a demandé aux étudiant.e.s, habitué.e.s aux enseignements frontaux et conceptuels, de sortir de leur « zone de confort », pour accueillir une approche décloisonnée, plus sensorielle et concrète. Ils et elles ont ainsi été impliqué·es dans des travaux de recherche didactique et de terrain, puis dans la création d'un dispositif pédagogique de visite, sous forme de course d'orientation en étoile, utilisable par des classes du secondaire 1.L'objectif était de les encourager à transcender les frontières disciplinaires, puis d'oser impliquer leurs élèves dans des expériences d'apprentissage actives. En s'appuyant sur les théories de l'éducation en plein air telle que la « place based education » (Lausselet et Zosso 2022), de l'éducation holistique (Boelen 2022) ou de la pédagogie de la résonance (Rosa 2022) et de la créativité en éducation (Lubart et al., 2015 ; Terzidis, 2023 ; Terzidis et Hendrikx 2024), cette communication cherche à montrer comment ce type d'approche peut offrir un apprentissage critique et émancipateur en SHS, en vue de développer une agentivité citoyenne pour faire face aux défis contemporains. Cette recherche-action a été l'occasion d'observer des impacts sur la professionnalisation des futur·es enseignant·es (Terzidis & Darbellay, 2017), grâce à l'alliance entre apprentissage théorique et pratique. Elle s'appuie sur un dispositif expérimental, The Blue Artery, mené auparavant sur les rives du Rhône et dont les apports ont été documentés (Terzidis et Hendrikx 2024). Les analyses en cours permettent de dégager les premiers impacts positifs sur la capacité des futur.e.s enseignant.e.s à relier des contenus à la fois muséographiques, scientifiques et concrets à des enjeux sociaux, environnementaux et éthiques plus larges (Terzidis & Hendrikx, 2024). Les étudiant·es, lors de travaux de groupes durant deux semestres, ont élaboré un outil, mis ensuite à disposition du service pédagogique du Musée, combinant l'enquête, la réflexion et l'action à destination du public scolaire du secondaire 1. Ce faisant, ils et elles ont sans cesse questionné leur pratique et leur posture, renforçant ainsi leur autonomie, leur agentivité et leur aptitude à aborder des problèmes complexes du monde réel dans leur enseignement. A partir de l'exposition et de la publication scientifique « Bagnoles altitudes » (Hugon-Duc 2025), ils et elles ont déconstruit leurs représentations d'un objet quotidien (De Certeau 1990) - la voiture, sa portée symbolique et ses impacts. En identifiant huit impacts différents (sensoriel, identitaire, émotionnel, éthique, politique, économique, culturel et environnemental) de la voiture dans les Alpes, il.elle.s ont fait émerger une perspective critique et des questions socialement vives, qu'il.elle.s ont ensuite transposées et mobilisées à destination d'élèves. Ainsi, il.elle.s ont mis en évidence des enjeux complexes liés à la voiture, tels que la question de genre (la voiture vue comme une affirmation de virilité), les préjugés de classe, les inégalités sociales (la voiture comme marqueur de richesse) ou les rapports de pouvoir. Ce projet a également montré que l'engagement émotionnel et les expériences sensorielles, facilités par l'ancrage dans un lieu et dans un paysage précis (Bedouret 2022) pouvaient améliorer cette compréhension de phénomènes complexes et rendre l'apprentissage plus significatif. Au vu des traces récoltées (dispositif créé, témoignages des étudiant.e.s et textes métaréflexifs), nous pensons pouvoir avancer que ce type de travail interdisciplinaire et ancré dans un lieu permet l'émergence d'une éducation émancipatrice à visée citoyenne, chez les étudiant.e.s, mais également ensuite chez leurs élèves. Le développement de plusieurs vertus démocratiques (Bachand 2021) ont ainsi pu être observées : l'autonomie critique, la capacité à décider collectivement (à travers les travaux de co-création en groupe), la créativité et la capacité d'action, en particulier dans la volonté des étudiant.e.s d'adapter les moyens d'enseignement et de faire évoluer leurs pratiques, en y intégrant des capacités transversales et des modes de pensée basées sur l'interdépendance. Cette expérience a fait émerger quelques défis, notamment des résistances de la part de certain.e.s étudiant.e.s face aux expériences sensorielles, ou à la mise en perspective leur épistémologie de référence (Moisan et Brunet 2023), soulignant la nécessité d'un accompagnement et d'un soutien pédagogique à la créativité didactique, pour les aider à oser expérimenter ces pratiques nouvelles, tout en respectant les objectifs fondamentaux de leurs enseignements. Cette présentation apportera des perspectives sur le potentiel de ce projet pour remodeler la formation des enseignant·es et abordera ses forces et ses défis.



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