Thématique transversale, le tourisme est présent plus ou moins explicitement dans les programmes scolaires de géographie à différents niveaux : au cycle 3 (« se loger, travailler, se cultiver, avoir des loisirs en France » en CM1, « habiter les littoraux » en sixième), et au cycle 4 (« Le tourisme et ses espaces » en Quatrième, « les espaces de faible densité, [...], secteurs touristiques peu urbanisés », ou encore les « espaces productifs, à dominante touristique » en Troisième) ; mais également au lycée (« les mobilités touristiques internationales » en classe de Seconde notamment). On retrouve cette présence dans les projets de programmes publiés en 2025.
Introduite progressivement et relativement tardivement dans la géographie scolaire, la géographie du tourisme a accusé un certain « retard » et a émergé tardivement comme objet d'étude pour les géographes (Reynaud, 1975 ; Mérénne-Schoumaker, 1988). Longtemps axée sur des approches régionales puis thématiques, elle a connu un développement important au début du XXIème siècle, la faisant entrer dans l' « ère de la diversité », permettant d'appréhender le tourisme comme un « phénomène social complexe et transversal » (Gravari-Barbas et Jacquot, 2012).
Tout en se développant dans le champ universitaire et scolaire, la géographie du tourisme a connu et connaît encore des questionnements épistémologiques légitimes, comme celle de sa délimitation (Dewailly, 2006) ou de son rôle dans les recherches sur le tourisme parmi les autres sciences sociales. Dans cette perspective, les travaux de l'équipe MIT ont mis en avant une « approche géographique du tourisme » (Knafou et al., 1997), partant des pratiques des touristes eux-mêmes, mais ont également permis une discussion sur les « lieux communs » qui peuvent entraver une lecture distanciée de l'activité touristique et des ses traductions spatiales. Ainsi, faire de la recherche en géographie du tourisme ou l'enseigner à des collégiens/lycéens doit se faire avec une distance critique même s'il ne s'agit pas, en apparence d'une « question socialement vive (Alpes et Barthe, 2013 ; Fabre, 2021). Certains termes pourtant en apparence « évidents » peuvent ainsi poser problème et en disent long sur la manière dont l'objet tourisme est étudié et appréhendé. Le « touriste » ou du moins sa « figure », n'est pas toujours vu de manière positive. Le « tourisme de masse » (Deprest 1997), de même que l'épineuse et tout de même vive et très actuelle question du surtourisme (Knafou,2023), peuvent vite laisser s'exprimer un discours d'opposition au tourisme, voire une certaine tourismophobie (Équipe MIT, 2002 ; Gay, 2024). En tendant à « construire une vision enchantée des espaces touristiques », et en s'intéressant essentiellement au « tourisme balnéaire » (Gaujal et Leiniger-Frézal, 2018), les manuels scolaires peuvent également contribuer, dans leur choix, à cette vision déformée.
Ainsi, qu'il s'agisse de porter un regard sur un paysage touristique (Thémines et le Guern, 2018) ou de pratiquer des situations d'apprentissage plus diverses comme l'approche « expérientielle » (Gaujal et Leiniger-Frézal, 2018) ou « par projet » (Poulot et Guillard, 2017), travailler avec les élèves sur la thématique du tourisme peut entraîner l'expression d'avis plus ou moins personnels ou négatifs sur le tourisme de manière générale, et notamment sur les « risques du surtourisme » (Naudet, 2024). De même, certaines pratiques font parfois involontairement l'éloge de « bonnes pratiques », ou classent les touristes dans des catégories potentiellement hiérarchisantes comme « routard », « consommateur d'espace » ou « écotouriste-citoyen » (Gaujal et Leiniger-Frézal, 2018).
Ainsi, la géographie du tourisme engage, dans la recherche comme dans l'enseignement, des débats sociétaux importants autour du rapport que les sociétés entretiennent avec les lieux, ce qui entre en résonnance avec les objectifs de la géographie scolaire : « former des citoyens capables d'agir et de se projeter dans le futur » (Duhaut et Rayzal, 2020), comprendre le monde et donner du sens (Collard, 2021), mais également exercer un sens critique et adopter une démarche scientifique :
"Fabriquer un citoyen éclairé, capable de se questionner, de questionner, de raisonner et d'agir, tel est l'enjeu de l'histoire et de la géographie. On est donc loin de la représentation, aujourd'hui dépassée, de disciplines conçues comme une accumulation de faits et une nomenclature de lieux à mémoriser »
A partir de ces constats, l'objectif de cette communication sera d'esquisser un regard critique sur les lectures possibles de l'objet tourisme dans les contenus à enseigner et enseignés. On distinguera pour cela deux volets : tout d'abord une analyse de contenus de programmes scolaires depuis à différents niveaux, puis leur lecture/interprétation à partir d'un corpus de manuels scolaires. On se focalisera sur une série de mots et expressions-clés afin de mener ce travail de lecture critique.
Références bibliographiques
Alpe, Y., Barthes, A. (2013), « De la question socialement vive à l'objet d'enseignement : comment légitimer des savoirs incertains », Les Dossiers des Sciences de l'Éducation, 29, p. 33-44.
Deprest, F. (1997), Enquête sur le tourisme de masse : l'écologie face au territoire, Paris, Belin, 207 p.
Equipe MIT (2002), Tourismes 1, lieux communs, Paris, Belin, 320 p.
Fabre, M. (2021) « Problématologie des questions socialement vives. Repères épistémologiques pour l'école », Revue française de pédagogie, 210, p.89-99.
Gaujal, S., Leininger-Frézal, C. (2017), « Enseigner le tourisme et les loisirs », in Fagnoni, E. (dir.), Les espaces du tourisme et des loisirs, Paris, Armand Colin, p.440-454.
Gay, J-C. (2024), Tourismophobie. Du « tourisme de masse » au « surtourisme », Londres, ISTE, 194 p.
Gravari-Barbas, M., Jacquot, S. (2012), « Les géographes et les métiers du tourisme » EchoGéo, https://doi.org/10.4000/echogeo.13009
Knafou, R. (2023), Réinventer (vraiment) le tourisme. En finir avec les hypocrisies du tourisme durable, Paris, Éditions du Faubourg, 128 p.
Mérenne-Schoumaker, B. (1998), « Géographie et tourisme : introduction épistémologique », Notes de Recherches de la Société Géographique de Liège, 10, p. 1-8
Poulot, M-L., Guillard, S. (2017), « « Le projet « Tour Opérateur » : l'enseignement de la géographie du tourisme en collège dans le cadre d'une expérience didactique innovante », in Fagnoni E. (dir.), Les Espaces du Tourisme et des loisirs, Paris, Armand Colin.
Thémines, J-F., Le Guern, A-L. (2018), « Paysages des mobilités ordinaires : éduquer au regard en géographie scolaire », Projets de paysages, https://doi.org/10.4000/paysage.1089

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