Le projet de programme scolaire des cycles 2 et 3 : retour vers le futur ?
Benoit Bunnik  1@  
1 : Laboratoire « Lieux, Identités, eSpaces, Activités » (UMR CNRS 6240 LISA)
Centre National de la Recherche Scientifique, Università di Corsica Pasquale Paoli [Université de Corse Pascal Paoli]

La géographie en primaire a été bouleversée par le programme de 2015,passant d'une géographie nationalo-centrée et descriptive (Chevalier, 2008 ; Lefort, 1998) à une géographie herméneutique (Hertig, 2012) et émancipatrice (Philippot et Charpentier, 2016) développant une conscience géographique chez les élèves (Filâtre 2021). Celle-ci a été étudiée sous l'angle d'un écart entre géographie scientifique et géographie scolaire (Bunnik, 2023) ou celle d'une hybridation (Bunnik, 2025). Echappant à la seule transposition didactique (Chevalard, 1985), elle est en partie autonome et soumise à des tensions issues d'autres champs (politique et économique notamment).

Cette analyse du projet de programme scolaire par l'analyse textuelle fait ressortir que si la géographie fait son retour au cycle 2, elle est associée dans un ensemble « histoire-géographie » visant à présenter une géographie générale basée sur l'acquisition de repères physiques ou de la localisation des grands foyers de population humaine. Au cycle 3, le retour à un récit territorial (Leininger-Frézal et Gennevois, 2025) abandonne le concept d'habiter au profit de la notion de « mode(s) de vie » et propose un enseignement hors sol de la géographie basé sur des repères à mémoriser et à connaître montrant un monde plat, sans aspérités, organisé par un pavage du monde sans acteurs géographiques. Le rôle des élèves change. De producteurs de savoirs par l'analyse de leurs pratiques, ils deviennent récepteurs de savoirs émis par l'enseignant, notamment des repères physiques et urbains. Une manière de penser le monde (Retaillé 2000 ; Thémines, 2006) ignorant la complexité de celui-ci.

Cette étude porte sur l'analyse lexicale par le logiciel Iramuteq du vocabulaire utilisé : verbes d'action (taxonomie de Bloom), outils conceptuels proposés aux enseignants, outils de la géographie pour vérifier si le modèle d'analyse des procédés d'effacements énonciatifs influençant l'image de la référence, du professeur et de l'élève telle qu'elle est proposée par Thémines (2020) est opératoire pour les programmes de l'école primaire.

Il ressort de l'étude de ce projet de programme des cycles 2 et 3 une volonté de maintenir l'enseignement de la géographie dans une forme scolaire classique (Vincent, 1980) sensée être émancipatrice malgré des études récentes confirmant le contraire (Clerc, 2024 ; Dalongeville et Leroux, 2024). Une volonté de former les futurs citoyennes et citoyens loin de construire des savoirs permettant à l'élève-enfant d'être au monde pour agir dans le monde. Ainsi, alors que le programme actuel part de l'expérience spatiale des élèves et propose de partir du territoire vécu de ces derniers, cette ambition disparaît, réduisant dans l'esprit des enseignantes et des élèves la discipline à une géographie de cabinet.

Par ailleurs, une rencontre des concepteurs des programme a été amorcée. Elle est pensée autour de plusieurs axes : méthode de travail, bilan de l'analyse des programmes actuels, éventuelles modifications en cours de conception, choix les thèmes du programme ou retour de la géographie au cycle 2, références pédagogiques et didactiques ou rapport des membres de la commission à la géographie en général et à la géographie scolaire, puisque les auteurs du projet sont des généralistes. Elle a permis de faire ressortir l'importance d'un cadrage ministériel, d'une logique d'écriture pyramidale, de la volonté de revenir à une logique de programmes annualisés et disciplinaires, mais aussi de comprendre que la forme d'écriture du projet de programme influence fortement le fond : un mode d'écriture concentré et limitant. De même, l'entretien a permis de faire émerger des débats internes poussant, sous la pression d'autres disciplines (mathématiques en particulier), à donner plus de liberté pédagogique aux enseignants, quitte à réduire des modalités de mise en œuvre. Une logique libérale basée sur l'espoir naïf que les enseignant.e.s s'approprient le programme pour gagner en responsabilité, alors que les formations initiales et continue sont aujourd'hui réduites en géographie.

Cette partie de l'étude vise à montrer les hybridations (Dogan, 1991 ; Barthes, 2024 ; Bédouret , 2025) et les luttes de pouvoir présents dans la création d'un programme scolaire d'une discipline pensée comme secondaire voire fantôme (Bunnik, 2023) basée sur un savoir comme une « somme classée par thèmes et enveloppes spatiales » (Thémines 2004). Une hybridation qui apparaît comme stérile : l'objet proposé étant loin de produire une géographie liée à la géographie scientifique et éloignée des études en didactique de la géographie.

Bibliographie

Barthes A. (2024). « Hybridation curriculaire » dans D. Raulin et J. Lebeaume Les mots-clés des curricula. OPUS, Université Paris Cité.

Bédouret D, Castagnet-Lars V. et Vergnolle-Mainar C. (2025). Les enseignants et l'hybridation des savoirs, Spirale 76.

Bloom B. et Krathwohl, D. (1956). The classification of educational goals, by a committee of college and university examiners, New York, Longmans.

Bunnik, B (2023). Une discipline fantôme, (Thèse de doctorat). Gennevilliers.

Bunnik B. (2025). Les murs chancelants de la géographie à l'école primaire, entre conformisme et créativité des enseignantes, Spirale 76.

Chevallard, Y. (1985). La Transposition didactique: du savoir savant au savoir enseigné. La Pensée Sauvage.

Chevalier, J.-P. (2008). Enseigner la France en géographie aux jeunes écoliers (1788-2008). L'Information géographique, 72, 20-33.

Clerc, P. (2024). Émanciper ou contrôler ? Les élèves et l'école au XXIe siècle. Autrement.

Dalongeville A., Leroux, X. (2024) Éduquer à la géographie, Éd. Chronique sociale, 168 p.

Dogan, M. & Pahre, R. (1991). L'Innovation dans les sciences sociales. Presses Universitaires de France.

Filâtre E. (2021). Développer la conscience géographique des élèves en enseignant à partir de l'espace proche. (Thèse de doctorat). Toulouse.

Lefort I. (1998). Deux siècles de géographie scolaire, Espaces Temps, 66-67, 146-154.

Leininger-Frézal C. et Genevois S. (dir). (2025), Neuf idées reçues sur l'enseignement de la géographie, ADAPT, 164 p.

Philippot, T. et Charpentier, P. (2016). Les mutations de la géographie scolaire à l'école primaire en France, Spirale, 58(2), 121- 132

Retaillé, D. (2000). Penser le monde. Dans J. Lévy et M. Lussault, Logiques de l'espace, esprit des lieux. Actes du colloque de Cerisy, Belin.

Vincent, G. (1980). L'école primaire française. Presses universitaires de Lyon.

Thémines J.-F. (2004). Des rapports géographiques au monde en construction dans les classes de géographie ?. L'information géographique, 68-3, 244-258. 

Thémines, J.-F. (2006). Géographicité et enseignement de la géographie. 


Chargement... Chargement...