Conscience et vécu disciplinaires de l'histoire et géographie en Tunisie : quand élèves, enseignant·es et inspecteur·rices ne "parlent" pas la même discipline
Hana Jeguil  1, *@  , Dalila Moussi  1, 2, *@  
1 : Laboratoire d'Innovation et Numérique pour l'Education
Université Côte d'Azur, Université Côte d'Azur : URE201622216H
2 : Centre Interuniversitaire de Recherche en Education de Lille - ULR 4354
Université de Lille, Université de Lille : ULR4354
* : Auteur correspondant

Cette communication s'appuie sur une recherche doctorale en cours portant sur les représentations et les vécus de la discipline histoire et géographie auprès de trois catégories d'acteurs dans le contexte éducatif tunisien : les élèves (12-15 ans), les enseignants et les inspecteurs. Héritée du modèle français, la discipline histoire et géographie est conçue comme une discipline unique : enseignée par un même enseignant et supervisée par un seul inspecteur. Ce couplage, institué depuis l'indépendance, repose sur l'idée d'une complémentarité entre temps et espace, offrant une compréhension globale des sociétés, des phénomènes historiques et géographiques. Malgré les réformes successives et l'investissement des inspecteurs dans la formation, la discipline conserve un caractère encyclopédique et une approche majoritairement transmissive. Selon le rapport de synthèse de l'inspection pédagogique en Tunisie (2022), la discipline histoire et géographie traverse une crise : les acquis des élèves demeurent insuffisants et les pratiques enseignantes peu innovantes.

Dans cette recherche, nous interrogeons la conscience et le vécu disciplinaires des différents sujets didactiques (élèves, enseignants et inspecteurs) dans la lignée des travaux de Reuter (2003, 2016) et Cohen-Azria et al. (2013). Nous posons l'hypothèse que la manière dont les sujets identifient, reconstruisent et vivent la discipline peut contribuer à expliquer, au moins en partie, les malentendus entre inspecteurs, enseignants et élèves, ainsi que les difficultés rencontrées dans l'enseignement et apprentissage de la discipline histoire et géographie. La question centrale qui guide notre investigation est la suivante : dans quelle mesure les divergences de perception et de vécu entre élèves, enseignants et inspecteurs — ou les tensions entre attentes institutionnelles et pratiques effectives — façonnent-elles l'expérience disciplinaire et conditionnent-elles la réussite scolaire ?

Les recherches antérieures sur ce sujet, notamment en France, se sont souvent limitées à l'étude des représentations des élèves et des enseignants (Glaudel & Thémines, 2024 ; Souplet, 2018). L'originalité de notre démarche tient à la double focale adoptée : l'attention portée aux représentations des inspecteurs pédagogiques d'une part, et notre position d'inspectrice d'autre part, qui permet d'éclairer de l'intérieur les enjeux disciplinaires et d'en saisir toute la complexité. Dans le contexte tunisien, l'inspecteur pédagogique est un inspecteur disciplinaire chargé de missions centrales dans le processus d'enseignement-apprentissage incluant l'encadrement et la formation des enseignants, ainsi que l'évaluation de leurs pratiques. En tant que chercheuse et inspectrice en histoire-géographie, nous inscrivons notre recherche dans une posture réflexive, à l'articulation entre expérience professionnelle et investigation scientifique (Kohn, 2001 ; Lavergne, 2007). Cette posture implique de gérer la double identité professionnelle et scientifique, de prendre en compte les enjeux méthodologiques et éthiques liés à l'accès au terrain et aux participants, et de maintenir une distance critique nécessaire pour assurer la rigueur de la recherche.

La méthodologie adoptée s'appuie sur une approche mixte. Un questionnaire administré à 71 enseignants et 742 élèves a permis d'examiner leur conscience et leur vécu disciplinaires en histoire et géographie. Parallèlement, dix entretiens menés auprès d'inspecteurs issus de différentes régions de Tunisie ont porté sur leur parcours professionnel, leurs expériences de formation initiale, leurs représentations de la discipline et de son enseignement, ainsi que sur leur rôle institutionnel. L'analyse des données combine un traitement statistique sur les questionnaires et une analyse de contenu thématique pour les entretiens (Paillé & Mucchielli, 2021).

Les résultats mettent en évidence des divergences significatives dans les représentations et le vécu disciplinaires. Les élèves perçoivent l'histoire et géographie comme une discipline « clivante », marquée par un savoir encyclopédique imposé, centré sur la mémorisation et la transmission. Leur expérience est globalement négative, en raison du poids de l'évaluation et de la prédominance de la notation. Ils plaident pour un enseignement davantage tourné vers la compréhension, moins axé sur l'écriture et recourant à une diversité de méthodes pédagogiques, en rupture avec les pratiques actuelles. À l'inverse, enseignants et inspecteurs partagent des représentations plus positives. Pour les enseignants, la discipline contribue à la compréhension du monde, tout en favorisant l'ancrage de la fierté d'appartenance et l'ouverture d'esprit. Pour les inspecteurs, elle constitue avant tout un levier de formation du citoyen conscient, responsable et engagé. Dans les deux cas, le choix de la spécialité ou l'évolution du parcours professionnel apparaît comme un facteur déterminant de cette perception favorable.

L'analyse de ces représentations et vécus offre ainsi des pistes prometteuses pour repenser non seulement les contenus disciplinaires, mais aussi les pratiques enseignantes en histoire et géographie afin de mieux articuler prescriptions institutionnelles et vécus scolaires. 

Références:

Audigier, F. (1995). Histoire et géographie : des savoirs scolaires en question entre les définitions officielles et les constructions scolaires. Spirale. Revue de recherches en éducation, 15, 61-89.

Cohen-Azria, C., Lahanier-Reuter, D., & Reuter, Y. (2013). Conscience disciplinaire. Les représentations des disciplines à la fin de l'école primaire. PUR.

De Lavergne, C. D. (2007). La posture du praticien-chercheur : un analyseur de l'évolution de la recherche qualitative, 1er colloque international francophone « Bilan et prospectives de la recherche qualitative », Béziers, ARQ/CERIC, 27-29 juin 2006. Recherches Qualitatives, HS, 3, 28-43.

Glaudel, A., & Thémines, J. F. (2024). Conscience disciplinaire et didactique de la géographie : une approche par le sujet didactique. Éducation et didactique, 18-3, 23-43.

Kohn, R. C. (2001). Les positions enchevêtrées du praticien-qui-devient- chercheur. In M.-P. Mackiewicz, (Éd.), Praticien et chercheur. Parcours dans le champ social (pp. 15-38). L'Harmattan.

Paillé, P. & Mucchielli, A. (2021). Chapitre 12. L'analyse thématique. L'analyse qualitative en sciences humaines et sociales (pp. 269-357). Armand Colin.

Reuter, Y. (dir.) (2016). Vivre les disciplines scolaires. Vécu disciplinaire et décrochage à l'école. ESF Éditeur.

Souplet, C. (2018). Histoire scolaire à l'école primaire : configurations et conscience disciplinaires. Retour sur un corpus de recherche. Éducation & didactique, 12(2), 89-107.


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