Le paradoxe de la salle de classe en histoire et géographie
Guilhem Labinal  1@  
1 : École, mutations, apprentissages  (EMA)  -  Site web
Université de Cergy Pontoise : EA4507
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Les dispositifs de salles de classe utilisés par les enseignants ont une influence sur le déroulement des situations pédagogiques. Or si les schémas frontaux d'organisation de salle de classe sont largement mobilisés par les enseignants d'histoire et de géographie, d'autres dispositions leur semblent très souvent préférables pour mettre en œuvre leurs enseignements. Cette communication propose ainsi d'analyser cette contradiction, partant d'une étude réalisée auprès des professeurs de l'académie de Versailles.

Cadre théorique

En France, les recherches sur les espaces d'apprentissages se sont diversifiées ces dernières années. Depuis les premiers travaux qui ont interrogé, en géographie, le cadre dans lequel se déroule le quotidien des élèves dans les espaces d'apprentissages (voir notamment : Sgard et Hoyaux, 2006 ; Clerc, 2015 ; Monnard, 2017), des réflexions ont été initiées sur le bâti scolaire. L'inscription spatiale des élèves ou des acteurs éducatifs doit être analysée pour saisir le vécu scolaire (Labinal, 2024) mais, concernant les espaces dans lesquels se déroulent les cours d'histoire-géographie, l'essentiel des études ont porté sur les contenus d'enseignement, les modalités pédagogiques et les outils convoqués en classe. L'influence de la matérialité des lieux dans lesquels se déroulent les cours reste à examiner plus finement et c'est en prolongeant les travaux engagés pour évaluer, dans une perspective didactique, les effets des caractéristiques architecturales ou dispositionnelles des espaces sur les apprentissages que j'ai sondé les professeurs de l'académie de Versailles sur le lien qu'ils entretiennent avec leur salle de classe.

Cadre méthodologique

Un questionnaire a été diffusé auprès des enseignants en ligne sur internet : après avoir obtenu l'accord des IA-IPR d'histoire-géographie, l'enquête a été administrée dans les boîtes mails académiques puis relayée dans la lettre de l'inspection HG-STRABON diffusée en ligne (janvier-février 2024)[1]. L'échantillon de sélection volontaire (n = 32) exclut toute visée probabiliste car l'enquête n'est qu'exploratoire et il faut engager, pour approfondir, une démarche de recherche associant les acteurs éducatifs. Cependant, les réponses obtenues sont intéressantes pour approcher les difficultés rencontrées par les enseignants lorsqu'ils organisent leur espace pédagogique. En reprenant une méthodologie comparable à celle mobilisée auprès des professeurs stagiaires du premier degré (Labinal et Le Guern, 2023) et favoriser une lecture contrastive, les professeurs du secondaire ont été invités à sélectionner le dispositif le plus « proche » de leurs usages habituels, ainsi celui qui leur semble « idéal » pour leur mise en œuvre pédagogique. Ils ont été invités à justifier leurs réponses puis questionnés sur leur perception du rôle du cadre matériel en histoire et en géographie.

Résultats et conclusion

Si la plupart des répondants se sentent autorisés à modifier l'organisation de leur salle et qu'ils estiment le rôle du cadre matériel important pour la mise en œuvre de leurs séances, c'est néanmoins la taille des effectifs, les choix pédagogiques ou l'expérience des enseignants qu'ils jugent déterminants. Les trois quarts des répondants utilisent quotidiennement un dispositif frontal alors qu'il n'est jugé idéal que par un quart d'entre eux pour mettre en œuvre leurs séances : le dispositif en îlots, ainsi que les dispositifs mixtes, sont évoqués tandis que la question de la temporalité est perçue comme centrale pour expliquer ce paradoxe. Le fait de ne jamais avoir deux heures consécutives avec la même classe, de changer de salles fréquemment, de ne pas avoir le temps de modifier une disposition pour la « remettre en place » parce que la salle est partagée avec d'autres collègues, rendent compte de normes auxquelles déroger apparait sinon impossible, du moins difficile, ce qui marque un fossé relatif avec l'enseignement du premier degré dans lequel les îlots ou les dispositifs mixtes sont souvent en usage. 

La puissance normative de la salle de classe, intégrée mais avec laquelle composer reste complexe, nous invite à réfléchir au développement d'un espace-temps affranchi de cette forme scolaire (Vincent, 1994) qui pèse sur l'enseignement de l'histoire-géographie.

Bibliographie

Clerc, P. (2015). En rangs ». Habiter à l'école. Lieu ouvert, lieu fermé ? Revue Diversité, n°179, 82-86.

Labinal, G. et Le Guern, A.-L. (2023). Vivre et penser l'espace de la salle de classe : le cas des professeurs des écoles stagiaires. Dans Labinal (dir.) (2023). Géographie et pédagogie. Penser et inventer les espaces d'apprentissage. Londres, ISTE édition Ltd, 71-90.

Labinal, G. (2024). Habiter les espaces d'apprentissages. Une (micro)géographie des spatialités à l'école et à l'université. Mémoire pour l'habilitation à diriger des recherches : volume 1 (inédit). Caen : Université de Caen.

Monnard, M. (2017). Lutte des places dans la société des pairs. Une ethnographie scolaire dans trois cycles d'orientation genevois. Thèse de doctorat, Université de Genève.

Sgard A. et Hoyaux A.-F. (2006). L'élève et son lycée : De l'espace scolaire aux constructions des territoires lycéens. L'Information Géographique, vol. 70, 87-108. 

Vincent, G. (1994). L'éducation prisonnière de la forme scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles. Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 228 p. 

 

[1] « Lettre de l'inspection 2024 – janvier », rédigée par le groupe des IA-IPR d'histoire-géographie de l'académie de Versailles. URL : https://histoire.ac-versailles.fr/spip.php?article2462


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