Cette communication vise à présenter une expérimentation dans le cadre d'une thèse consacrée aux approches géohistoriques menée sous la forme d'une recherche-action (RA). Cette dernière prend appui sur des enseignants qui tentent d'intégrer les approches géohistoriques dans leurs séances en classe. Le travail au sein de la RA est centré sur l'étude des représentations, des manières de faire ainsi que le développement personnel et professionnel des praticiens en interrogeant par exemple leur identité professionnelle. Si nous reprenons la typologie de Bruno Bourassa, notre RA est une RA « pratique » (2015).
Dans notre communication nous questionnerons donc d'un côté la posture qui est la nôtre, celle d'un « praticien-chercheur » (Gaujal 2016, Lavergne 2007) : comment parvenir à l'exigence de la recherche scientifique en pratiquant deux terrains différents qui se superposent par endroits et qui peuvent entrer en conflit ? (Babin, 2024) Par exemple la demande institutionnelle nous pousse à respecter le programme tandis que la demande scientifique nous pousse à s'éloigner de cette commande institutionnelle. D'un autre côté, nous nous pencherons sur les relations entre les enseignants et chercheur : quelle posture adopter face à ces enseignants qui expérimentent avec nous ?
Nous interrogerons ici les relations entre la recherche et la position d'enseignant d'histoire-géographie, correspondant à deux mondes professionnels distincts, réunis dans l'expression de praticien-chercheur. Notre double position n'est pas celle d'un chercheur travaillant dans un laboratoire comtien et celle-ci a une influence sur notre travail. Quelles articulations entre ces deux mondes, sachant que comme l'a démontré Catherine de Lavergne elles se conçoivent dans la « synchronicité » (de Lavergne, 2007) ou encore la « transversalité » (Gaujal, 2016) ? Mais cette réunion des deux mondes est aussi source de tensions. Prenons notre exemple : être enseignant suppose de se conformer aux prescriptions, aux tâches propres au métier. Cela signifie donc respecter les programmes, or ces derniers ne font que peu mention des approches géohistoriques et il nous est impossible de réécrire les programmes dans le cadre de notre RA. Nous devons donc déployer différentes stratégies pour mener à bien notre recherche. L'oscillation entre recherche et exercice professionnel est au cœur de la figure du praticien-chercheur. En outre, la difficile distanciation entre activité professionnelle et recherche participe à discréditer les résultats obtenus, en raison de l'absence du recul critique nécessaire, le praticien-chercheur étant perçu comme trop impliqué pour parvenir à réaliser un véritable travail scientifique. Pour surmonter cet écueil, nous montrerons à la suite de Claire de Saint Martin et de Catherine de Lavergne qu'il est nécessaire que le praticien-chercheur « affirme l'illusion de la neutralité dans les actes de sa recherche » (de Saint Martin, 2019) et qu'il ou elle fasse « un audit de subjectivité » (de Lavergne) que nous présenterons afin de parvenir à dépasser les critiques associées à la scientificité des RA.
De même, toute RA se doit de réfléchir aux relations entre chercheurs et praticiens. Dans sa thèse, A. Lecomte (2023) à la suite d'Allard et al. expose quatre principes pour mener à bien une RA collaborative dont une asymétrie enseignants / chercheur que nous exposerons. Partant de nos travaux nous démontrerons comment construire une relation de confiance et de travail avec les expérimentés, en négociant en amont les rôles de chacun. En effet, tout le monde ne pratique pas de la même manière les espaces de recherche, d'enseignement de théorie et de pratique (figure 1, ci-dessous). Il faut du temps pour se faire accepter comme chercheur et praticien et non comme seul praticien, tout en (re)gagnant la confiance des autres praticien-nes. Le praticien-chercheur peut ainsi être vu comme un « expert » le rendant suspect par ses connaissances ou comme une « fouine » désirant se servir des autres dans le cadre de sa recherche. De la même manière, le praticien-chercheur doit accepter d'être un « traître » : ses analyses basées sur des observations peuvent être très critiques à l'égard des pratiques de ses pairs (de Saint Martin, op. cit.). C'est pourquoi la négociation des rôles de chacun est importante. Cela nécessite donc de la part des chercheurs d'expliciter les conditions de leur travail (posture, présentation des participants, durée de la RA, etc.) en amont du travail de recherche. De plus, quel que soit le cadre retenu, les participants ne sont aucunement passifs : autrui est toujours considéré comme un sujet et non comme un objet passif ce qui nécessite un traitement particulier des expérimentés (Dubost et Lévy 2002). De même, il faut être attentif à ce que la relation entre praticien-chercheur et enseignant-es ne se transforme pas en hiérarchie indirecte via des jugements d'utilité (C. Dejours et I. Gernet, 2016). En effet, s'il n'existe pas de relation hiérarchique formelle au sein du groupe, les échanges entre praticiens et le praticien-chercheur, spécialiste des approches géohistoriques, peuvent s'apparenter à une hiérarchie informelle, le jugement d'utilité apparaissant contre un contre-don face au don de temps des expérimentés.
Figure 1 : les différentes positions au sein de la recherche-action
Bibliographie :
BABIN, C. (2024), « Le temps du doctorat en géographie », Carnets de géographes 18, https://doi.org/10.4000/12suj
BOURASSA, B. (2015), « Recherche(s)-action(s) : de quoi parle-t-on ? », Les chercheurs ignorants (éd)., Les recherches-actions collaboratives. Une révolution de la connaissance. Rennes, Presses de l'EHESP, « Politiques et interventions sociales », pp. 32-35.
DEJOURS, C., GERNET I. (2016), Pyschopathologie du travail, Issy-les-Moulineaux, Elsevier Masson
DE LAVERGNE, C. (2007), « La posture du praticien-chercheur : Un analyseur de l'évolution de la recherche qualitative », Recherches qualitatives, Hors-série (3), pp.28-43.
DE SAINT MARTIN, C. (2019), « Praticien-chercheur. (researcher practitioner – practicante investigador) », Agnès Vandevelde-Rougale (éd.), Dictionnaire de sociologie clinique. Érès, pp. 476-479
LECOMTE, A. (2023), Eduquer au(x) territoire(s) au lycée professionnel : les régimes d'habiter des "Gens du Voyage" : une proposition de géographie critique. Paris, Université Paris Cité
DUBOST, J., LEVY, A. (2002) « Recherche-action et intervention », in Barus-Michel J. (éd.), Vocabulaire de psychosociologie, Toulouse, Érès, p. 408-409, https://doi.org/10.3917/eres.barus.2002.01.0391
GAUJAL, S. (2016), Une géographie à l'école par la pratique artistique, Paris, Paris-7

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